Elections 2010 au Burundi†: Appel ŗ "Calmer le jeu"
Opinion

@rib News, 31/01/2010

Mbonimpa MelchiorCalmer le jeu

Par Melchior Mbonimpa

Les Barundi sont inquiets. On nous parle de tentatives de mutinerie dans l’armée. De « jeunes militants » de divers partis qui jouent avec le feu. On entend des prophètes de malheur qui annoncent, sans sourciller, l’impossibilité des élections attendues pour bientôt, ou qui prédisent que ce sera l’occasion d’un bain de sang ou encore, d’une gigantesque fraude orchestrée par le CNDD-FDD pour se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Que penser de tout cela ?

Je n’ai aucune certitude que le CNDD-FDD est coupable de tous les péchés dont on l’accuse. Je ne dirai même pas qu’il n’y a pas de fumée sans feu : ce serait avaliser l’idée que la rumeur et le procès d’intention peuvent  annuler l’impératif de la preuve. Mais il y un point sur lequel j’ai l’impression que les accusateurs ont probablement raison : les jeunes militants de ce parti  méritent-ils le beau nom qu’ils portent comme une parure : Imbonerakure ! Ont-ils vraiment l’œil perçant ? Voient-ils aussi loin qu’on veut nous le faire croire ? Je me permets d’en douter. Ce qu’on rapporte de leurs comportements fait plutôt penser à un groupe affligé d’une vue très basse. Cette infirmité, ils la partagent probablement avec ceux qui auraient dû les discipliner, mais qui les laissent faire ou les encouragent dans leurs agissements. S’ils espèrent un quelconque bénéfice de ce désordre toléré ou carrément organisé, ils se trompent, ils se tirent dans le pied et se condamnent à boiter  au lieu de marcher normalement, la tête haute. Tous les Barundi savent que la terreur, d’où qu’elle vienne, a un goût amer. Nous l’avons appris à nos dépens, pendant presque un demi-siècle. Arrêtez donc de nous servir encore cette médecine nauséabonde.

Relevons au passage, qu’un pas dans la bonne direction vient d’être effectué. Je lis dans les nouvelles, que le Ministre de l’intérieur, Édouard Nduwimana, s’est rendu à Kirundo où « ça chauffait » et a interdit « les sports de masse à caractère politique. » Ce genre d’initiatives positives devrait susciter plus d’applaudissements que ce que j’entends. Et j’imagine qu’il y a sûrement d’autres gestes, peut-être moins spectaculaires, qui vont dans le sens de l’apaisement, mais qui n’intéressent pas ceux qui se spécialisent dans la chronique noire, tant il est vrai qu’au Burundi comme ailleurs, les bonnes nouvelles ne font pas les manchettes.

J’ai justement une question pour les détracteurs du « parti au pouvoir » : se pourrait-il vraiment que tous les torts soient d’un seul côté ? Du côté des autres ? Dans le paysage politique du Burundi, est-ce possible de tracer une ligne de partage entre les partis qui forment le camp des justes et d’autres qui forment le camp des salauds ? Je vous avoue que je n’en suis pas du tout convaincu. J’ai déjà dit et redit que pour le moment, la dichotomie pouvoir / opposition n’a qu’une pertinence limitée au Burundi : il y a, par la force des choses, un « gouvernement d’union nationale » auquel participent ceux qui se situent dans l’opposition. Mais ne coupons pas les cheveux en quatre. Admettons l’équation simpliste qui voudrait qu’il y ait un parti au pouvoir et une opposition, et parlons de cette « opposition ». 

Il me semble que les adversaires du CNDD-FDD sont à court d’idées. Pire : ils sont victimes d’une idée fixe. Les partis dits de l’opposition affirment de façon unanime et répétitive que le CNDD-FDD sera battu aux élections. Je serais moins surpris s’il s’agissait d’un espoir raisonnable basé sur une réelle mobilisation pour constituer une alternative au pouvoir actuel. Mais les incantations que je lis dans beaucoup de sites d’information animés par les opposants, ne sont pas de l’ordre d’une prédiction basée sur autre chose que des émotions. Autre chose comme quoi ? Comme les échos de la base, comme les intentions exprimés des électeurs, du peuple qui sue, du peuple réel qui, seul, décidera des résultats. Ce que je lis dans les nouvelles est plutôt de l’ordre de l’autosuggestion ! Les propagandistes qui publient sur l’Internet se répètent mille fois à eux-mêmes qu’ils sont populaires, et ils finissent par y croire ! Cela ressemble étrangement à ce qui s’est passé lors de la compétition électorale entre Ndadaye et Buyoya : ce dernier se croyait indéboulonnable. Tous les prophètes lui promettaient la victoire. Le problème est que cette prophétie recelait un incroyable mépris du peuple auquel on disait : tout est joué d’avance et  l’exercice d’aller aux urnes ne servira qu’à  valider l’infaillibilité de la prophétie ! Nous savons tous à quoi tout cela a abouti !

La fixation de tous les discours de l’opposition sur un seul scénario me fait croire qu’au fond, ces discours signifient exactement le contraire de ce qu’ils laissent entendre. Je serais ravi de me tromper, mais pour le moment, ma théorie est que les tenants de l’opposition ne se croient pas capables de battre le CNDD-FDD aux élections. Ils ne font rien de sérieux pour mériter une éventuelle victoire. Au lieu d’être à l’affût de toutes les gaffes, petites ou grandes, du CNDD-FDD, pourquoi ne pas former des coalitions capables de représenter une alternative crédible ? Pourquoi ne pas s’embarquer résolument dans la tâche de convaincre la population que le vote est absolument nécessaire ? J’entends s’élever des voix dénonçant le CNDD-FDD qui n’aurait distribué des cartes d’électeurs qu’à ses seuls militants. Mais, mis à part Bagaza qui, semble-t-il, pousse effectivement les partisans du PARENA à exercer leur droit de vote, je n’entends aucune autre voix de ces partis de l’opposition mobilisant le peuple pour aller aux urnes massivement, pour jouer à fond le jeu démocratique afin que le verdict soit sans équivoque. Au contraire, il y a même un parti, supposé être l’un des plus sérieux concurrents du CNDD-FDD, qui vient de soutenir carrément l’idée de renoncer aux élections. Je suis tombé des nues en entendant un si grand parti proposer une capitulation en rase campagne, rien de moins ! En fait, je m’interroge sur le poids de ce parti dans le Burundi réel, dans les masses consistantes qui ne s’intéressent même pas aux messages que nous diffusons à l’Internet.

De ce qui vient d’être dit, concluons fermement ! Ce serait un désastre si les élections prévues n’avaient pas lieu. Il faut contester avec détermination ceux qui souhaitent faire avorter le processus, sans le dire officiellement, ou en le disant toute honte bue. Il faut protester contre tous les éventuels nageurs en eaux troubles qui attendent que le train déraille pour ramasser la mise, sans mandat populaire. Il faut barrer le chemin à tous ceux qui allument des incendies ou jettent de l’huile sur le feu pour provoquer les scénario-catastrophe dont ils rêvent pour accéder à la mangeoire ou s’y maintenir sans prendre la peine de faire campagne et de prouver qu’ils ont autre chose à vendre au peuple que de la marchandise avariée.

L’opposition peut gagner à condition de ne pas se contenter d’une recette magique : tirer à boulets rouges sur le CNDD-FDD. Ce dernier et ses alliés peuvent également gagner, à condition de ne pas compter uniquement sur l’intimidation et les arguments musculaires qui démontrent justement que l’on est à court d’arguments. Mais, au fait, pourquoi voudrait-on gagner même si le peuple perd ? L’accès à la mangeoire ne démontre pas qu’on est intelligent ou démocrate, mais seulement qu’on a, et même qu’on est… un tube digestif. Il faut que les élections aient lieu. Si ma mémoire est bonne, la CENI a été approuvée par tous les partis après bien des tractations. Les partis qui  retirent leur confiance à cette commission consensuelle, sur un coup de tête, se contredisent et perdent toute crédibilité. Lors des élections, les observateurs internationaux seront là pour décourager les fraudes ou les dénoncer. Il n’y a aucune raison de prétendre que les dés sont jetés ou pipés.

Insistons: les jeux ne sont pas faits ! Le jeu n’est pas faussé d’avance. Alors, s’il vous plaît, calmez le jeu ! Puisez dans le Lac Tanganyika des tonnes d’eau pour éteindre tous les incendies qui menacent de tout embraser. Jouez franc jeu, cartes sur table, en respectant les règles.