Saido Berahino : "Chaque matin, je vis mon rÍve"
Sports

RTBF, 22 novembre 2019

Waregem, son patois guttural, son hippodrome… et son joyau issu de Premier League. Recueilli à l’Essevee en espérant y rebondir vers les sommets, le Burundais évoque les stades vides de Pro League, la guerre civile au pays, Sergi Agüero, les revers de la gloire et les Diables Rouges. Sans oublier Dieu, les paparazzi, Harry Kane, la cantinière du Gaverbeek, l’absence de père et le bug du goal. Ni surtout Olivier Deskakte. Tout cela dans un savoureux franglais. Saido Berahino passe " Sur le Gril ".

C’est un peu comme si Romelu Lukaku venait faire une pige à Westerlo. Certes, la comparaison est osée et très relative. Mais même au Gaverbeek, certains ont ouvert grand les yeux quand Saido Berahino y a paraphé, mi-août, un contrat de deux ans. C’est que le Burundais affiche 180 matches de Premier League avec West Bromwich et Stoke City… et une quarantaine de buts dans la Ligue la plus médiatisée du monde.

Comme chaque joueur avant un transfert, j’ai dû chercher le nom de Zulte sur internet, son histoire, sa culture et son organigramme " explique Saido Berahino, dans un savoureux mélange de Français et d’Anglais. " Je me suis aussi renseigné auprès d’amis qui connaissaient un peu la ligue belge, comme Romelu Lukaku avec qui je m’entraînais à West Brom. J’ai regardé les Highlights de Waregem sur YouTube et j’ai appris à prononcer le nom des joueurs. Oli Deskakte, c’est ça ? Davy Dé Fowwe ? Sammy Boussutte ? Ce sont les anciens, j’essaie aussi de partager mon knowledge avec les jeunes. Sur le site du club, j’avais vu aussi que Francky Dury avait signé un contrat de 10 ans ! Je n’avais jamais vu ça : rien qu’en 2 ans à Stoke, j’ai connu 4 managers ! "

Pas des robots...

Et si le Burundais se retrouve aujourd’hui dans la Flandre profonde, c’est qu’il a connu la descente aux enfers des oiseaux de première nichée… trop tôt lâchés.  International anglais dans toutes les catégories de jeunes, élu meilleur Espoir du foot britton devant Harry Kane, il a buté très jeune sous les sunlights d’Arsenal et Manchester. Avant la chute : un contrôle anti-dopage positif, des délits d’ivresse au volant et d’autres frasques qui lui ont collé aux Îles une étiquette d’enfant terrible. Face à nous pourtant, se dresse un garçon charmant, au regard profond, à la voix douce, au sourire désarmant.

Je n’en veux à personne, j’assume tout ce que j’ai vécu. Tout est allé trop vite, je n’étais pas prêt pour tout ça. J’avais 21 ans et toute ma famille me regardait d’un coup comme le chef de famille, sur qui tout reposait. Je n’ai pas eu de père, le mien est mort très tôt dans la guerre civile au Burundi et je n’ai pas eu de guide : j’étais le seul homme à la maison, avec 3 sœurs bien plus âgées que moi. On parle toujours de la vie facile des footballeurs, de leur salaire, et blablabla. Mais nous ne sommes pas des robots, nous avons aussi nos émotions. À un moment, c’était trop pour moi… et j’ai dérapé : j’ai enchaîné les mistakes, ç’a été la downfall. Pourtant mes clubs m’ont soutenu, mais je n’y arrivais plus : un jour, tu te regardes dans le mirror, et tu constates que tu as perdu le goût du foot. Puis on s’est dit, avec ma famille et mon agent, que pour bring back my love of the game, je devais quitter l’Angleterre et me reconstruire ailleurs. Repartir d’une page blanche, là où personne ne me connaissait. La vie, c’est regarder devant soi, rester positif and try to improve the person you are. Je ne vais pas m’asseoir ici et ruminer ma colère sur le passé : je gaspillerais mon énergie et ça ne changerait rien. "

Encore blessé au genou pour 3 semaines, Berahino a déjà marqué son territoire : en 9 matches de championnat, il a buté 4 fois et remonté Zulte Waregem aux portes du top 6, suite à 8 matches sans défaite. Et 4 des 5 revers des Boeren ont été subis… en l’absence de leur métronome.

Évidemment, le rythme du jeu est plus lent qu’en Premier League, mais ici il y a des surprises et tout le monde peut battre tout le monde : ce n’est pas le cas en Angleterre. Il n’y a pas non plus la même fièvre : je me réveille le matin, je ne… sais pas si j’ai match le soir. En Angleterre, on le sent déjà, on en parle partout, à la radio, à la télé, dans la rue. Ici, les stades sont parfois assez vides. On a une bonne équipe, et je veux ramener Zulte en Coupe d’Europe. Si je marque 20 ou 30 buts et qu’on termine 12e, j’aurai failli à ma tâche. Mais je suis heureux, je m’amuse à nouveau. Mon principal souci, c’est le Flamand : la dame de la cantine me parle… mais je ne pige rien. " (rires)

So lucky...

Le parcours du petit Berahino s’écrit aussi dès les années nonante, dans le sang de la guerre civile au Burundi… qui fera des centaines de milliers de morts. Le père de Saidou est tué quand il n’a que 4 ans...

Ma mère est allée en Angleterre en attendant de nous faire venir, on est parti sur les routes, j’avais 8 ans... Mais je n’avais jamais connu autre chose. Donc je ne regarde pas cette période comme une période de souffrance. On se levait le matin, le soleil brillait, on jouait au foot et quand on voyait de l’eau, on allait jouer dans l’eau. On ne connaissait rien d’autre... Aujourd’hui, je peux regarder cela avec d’autres yeux : je vois que les Burundais n’ont pas les mêmes possibilités d’étudier ou de réussir socialement. Au Burundi il n’y a rien… même si vous avez vos diplômes. C’est là que je me dis que I’m very, very lucky… "

Sélectionné une fois face à la Slovénie (mais sans jouer) pour l’Equipe à la Rose drivée à l’époque par Roy Hodgson, son ex-mentor de West Brom, Benahiro a logiquement opté pour le Burundi, dont il porte le brassard.

Je suis fier d’être le capitaine de l’équipe des Hirondelles qui, pour la première fois de notre Histoire, s’est qualifiée pour la CAN. L’accueil à l’aéroport a été incroyable, il y avait des milliers de personnes, on a fait la fête pendant 4 jours. On a montré aux jeunes de chez nous que c’était possible de réussir quelque chose : au Burundi, tout le monde joue dans la rue sans autre horizon ni ambition, moi je veux leur montrer par mon parcours qu’ils peuvent aussi tracer leur chemin, et aussi haut. J’ai le sang burundais : depuis tout petit, on a toujours parlé Swahili et Kirundi à la maison. Même en jouant pour l’Angleterre des U17 aux U21, je ne voulais pas oublier d’où je venais. Dans la culture africaine, on partage tout… et je ne parle pas d’argent, mais d’amour et de valeurs. Africa is love and passion. L’Angleterre et l’Europe, c’est l’individualisme: get it and keep it, my life first, moi d’abord.”

Smile on my face