Quelle est la honte de l’intellectuel et du dirigeant burundais ?
Question à La Une

@rib News, 15/04/2013

Burundi. La honte est-elle une marque d’humanité ?

Par Albanel Simpemuka

On a dit beaucoup de choses sur l’homme. Certains l’ont défini par la raison, d’autres par sa capacité à inventer des institutions  et à vivre en société, à s’adapter aux situations les plus variées ; d’autres encore par son penchant à fabriquer des outils pour se rendre « comme maître et possesseur de la nature »(Descartes). J.-J. Rousseau a insisté sur la dimension morale de l’homme. Pour lui, c’est par sa conscience morale, véritable instinct divin, juge du bien et du mal, que l’homme se distingue de l’animal. En y réfléchissant, je me suis demandé quelle place il faudrait accorder à la honte dans notre humanité. Un être sans honte a-t-il conquis véritablement son statut d’être humain ? Qu’est-ce qui doit faire honte à l’homme ? Quelle est la honte de l’intellectuel et du dirigeant burundais ? Si vous pensez que ces questions ont quelque importance, écrivons ensemble ces quelques lignes.

Quelques proverbes kirundi sur la honte

Il paraît que les proverbes gardent la sagesse des peuples. Peut-être est-ce parfois vrai, mais il en est qui sont franchement réactionnaires et porteurs de préjugés. Au sujet des proverbes, le philosophe camerounais, Ebénézer Njoh-Mouelle, après avoir distingué trois catégories de pensée : descriptive ou indicative ; créatrice ou inventive ; critique et dialectique, range les proverbes dans la première catégorie. Il écrit : « L’ordre des choses décrites par les proverbes est un ordre existant, un ordre déjà donné et rarement sinon jamais un ordre à instaurer, un ordre à créer ![1]» C’est donc avec un esprit critique qu’il faut user des proverbes. Néanmoins, certains d’entre eux sont d’excellents conseils.

Le mot kirundi isoni  est polysémique et signifie à la fois : la honte, la pudeur, le respect, la timidité. Il a beaucoup de dérivés tels que Kwisonera, se respecter ; ubupfasoni, la courtoisie, la noblesse d’âme, la gentillesse ; umupfasoni ; quelqu’un de respectable ; ikiburasoni, l’éhonté, l’effronté ; ibiterasoni, les actions impudiques, honteuses ; kurya isoni : n’avoir plus honte, comme on dit  « toute honte bue » ; agasoni, la timidité. Prenons, si vous voulez bien, trois proverbes kirundi sur la honte.

Le premier dit Umukwe ari isoni ahambwa abona, ce qui veut dire ; le gendre trop timide est enterré vivant. Le proverbe critique l’excès de timidité, qui pousse à se laisser faire, à trop sacrifier aux convenances au point d’endurer de graves offenses. Il conseille d’oser dire ce qui fait mal, même à ceux qui sont nobles, supérieurs ou très respectables. Le respect ne doit pas faire endurer l’injustice, l’excès ou l’outrage.

L’autre proverbe dit : Isoni zigirirwa abantu. Cela peut s’entendre de différentes manières. Par exemple comme chez Jean-Paul Sartre qui dit que la honte est honte devant autrui. On n’a pas honte tout seul, c’est quand on s’aperçoit que quelqu’un nous regarde, a vu notre bêtise, que nous éprouvons de la honte, pense-t-il. Le proverbe peut aussi se lire : on éprouve de la pudeur devant des véritables gens, c’est-à-dire des gens qu’on considère, auxquels on accorde de l’importance, des personnalités. Une autre lecture donnerait la signification suivante : on n’a pas honte devant des choses ou des bêtes.

Le troisième proverbe dit : Isoni ntizica umuvyinyi nk’umurorerezi : La honte ne saisit pas autant le danseur que le spectateur. Cela veut dire que celui qui est en scène, soit comme artiste, ou acteur, qui s’offre au regard et au jugement du public, est plus exposé au sentiment de honte que le simple spectateur qui assiste, contemple et juge la prestation du premier. Mais pourquoi le danseur devrait-il éprouver de la honte ?

La honte et l’humanité

Si quelqu’un a honte, c’est d’abord parce qu’il a une conscience morale, qui le blâme s’il agit mal, en manquant à son devoir. C’est ensuite parce qu’il a le sens des valeurs, et qu’il est déçu s’il échoue à trouver et dire la vérité, à être juste, à produire quelque chose de beau, etc. Si le danseur a honte, c’est parce qu’il a le souci de bien faire, de produire un beau spectacle ; parce qu’il a le sens critique, doute de ses capacités et craint de décevoir son public. C’est parce qu’il respecte son public, veut lui plaire, être reconnu, sinon être aimé par lui. Il veut égayer, vivifier, donner de l’élan et du rythme à l’assistance et la faire participer comme par fusion à son tempo. Ce qu’il craint, c’est le ridicule, voire le mépris du public ; c’est d’échouer à mettre l’assistance au diapason et, tel un fou, de danser et d’être son propre spectateur : Gutamba ukirorera, comme le dit notre belle langue. La honte apparaît donc comme un sentiment éminemment moral et humain. Qui n’a pas honte n’a ni le sens du devoir ni celui des autres, puisqu’il ne craint pas leur jugement et semble ne pas aspirer à une place dans leur cœur, leur univers.  Sans doute la honte est douloureuse, mais sa morsure peut être un aiguillon, surtout pour les intellectuels et les politiciens.

De la honte des intellectuels et des politiciens burundais

Au Burundi, il y a des expressions pour nommer l’évolué et l’échappée salutaire qui fait sortir de la pauvreté générale : umukire ; gukira, littéralement, celui qui est sauvé, guéri ; être sauvé, guérir. Mais de quelle maladie est-il donc guéri ? De quoi est-on sauvé ? De la misère, de la condition générale du paysan burundais. Une fois sauvé de cette « maladie », le parvenu burundais échappe peut-être à la honte de la misère, boit régulièrement sa bière- arasoma ntasoma : entendez il boit, sirote mais ne lit pas-, mais il est une autre honte à laquelle il ne saurait échapper, s’il est humain.

Rappelons la définition française de la honte par Le Petit Robert : « Déshonneur humiliant…Sentiment pénible de son infériorité, de son indignité ou de son humiliation devant autrui, de son abaissement dans l’opinion des autres…Sentiment de gêne éprouvé par scrupule de conscience. »  Quelle est donc la honte de l’intellectuel burundais ? De celui-là qui se reconnaît bien burundais ? Ai-je besoin de le dire ? C’est de voir son peuple nu-pieds, en haillons, famélique, désorienté, sans avenir. De voir des enfants maigres, sans enfance, traînant dans les rues sans affection ni espérance. C’est de voir son pays perdre sa dignité, être livré, sans défense, aux spéculations des aventuriers de toute sorte. De le voir acculé à une assistance internationale sans fin. Incapable de prendre en mains, définitivement, son destin, de façon ferme, responsable et visionnaire.

Un ami qui avait participé aux rencontres inter burundaises pendant la guerre, m’a fait part de sa honte, quand il voyait la classe politique burundaise entière alignée pour percevoir des per diem. Il avait envie de disparaître sous terre. Il pensait à ce que voulaient dire les mots Abagabo, agateka et se demandait : « Qu’avons-nous donc fait de notre chère Patrie ? » Les intellectuels burundais ne sauraient se contenter d’avoir honte. Ils devraient prendre leurs responsabilités pour donner à leur pays un visage, une colonne vertébrale, un cap.

Et les politiciens alors ? Quels politiciens ? Ceux qui se soumettent à des généraux analphabètes qui méprisent les diplômes et les diplômés ? Ces ambitieux qui n’ont ni vision ni sens de l’honneur ? Ces démagogues qui attendent les élections pour distribuer quelques pagnes et casseroles aux paysannes et paysans, pour « acheter » le droit de piller le pays pendant tout le mandat ? Ces criminels et corrompus qui se font « oublier » par la communauté internationale en envoyant le soldat burundais combattre et exposer sa vie sur tous les champs de batailles, quitte à détourner ou grignoter sa solde si dangereusement gagnée ? Ceux-là font ce qu’un ami, fâché, appelait « la pourritique ». Il les appellerait des pourriticiens. Rien de plus !

Et l’opposition ? Cette opposition qui n’arrive pas à se rassembler pour de bon, à transcender les ego pour former, sans calcul ni arrière-pensées, une force commune, comme au Sénégal, pour faire provoquer le changement ? Cette opposition où les leaders préfèrent être chefs de petits partis condamnés à l’impuissance et l’inefficacité, qu’être simples membres d’une alliance forte ? Cette opposition politique du « Moi devant sinon rien !» ne sera-t-elle pas, demain désillusionnée, si elle ne prend pas la juste mesure de la situation ? N’est-ce pas les divisions, le manque de réalisme, sinon de maturité, de cette opposition qui font la force du pouvoir ? La vérité, si je me trompe !

A chacun sa honte

Oui : Umukwe w’isoni ahambwa abona, et les Burundais ont raison de refuser d’être enterrés vivants. Oui : Isoni zigirirwa abantu, et les Burundais ont raison de blâmer des dirigeants qui ont déserté le champ de l’honneur. Oui, Isoni ntizica umuvyinyi nk’umurorerezi , et la classe politique, qui a la prétention de guider, porter, conduire -Gutwara- la Nation doit mesurer l’étendue de sa honte. Les dirigeants actuels doivent avoir honte d’exercer et de garder coûte que coûte le pouvoir sans avoir les compétences techniques et morales requises. Honte d’être très riches dans un océan de misère. « Il y a une espèce de honte d’être heureux à la vue de certaines misères », disait La Bruyère dans Les caractères.

Ce qui doit faire honte à l’homme, quel qu’il soit, c’est de décevoir et trahir ceux qui comptent raisonnablement sur lui pour les orienter, les protéger et les organiser pour qu’ils forgent au mieux leur propre destin. Ce qui doit faire honte à un homme politique, c’est le désordre, l’irrationnel, l’indigence de son pays. Surtout s’ils sont provoqués ou aggravés par l’égoïsme, le manque de maturité et de patriotisme.

Les leaders de l’opposition devraient avoir honte de ne pas savoir reconnaître le meilleur d’entre eux et se fédérer derrière lui, au lieu de mener des luttes de préséance. Honte de ne pouvoir rapprocher leurs projets respectifs de société pour en tirer un programme commun de gouvernement, leur permettant de lutter ensemble, gagner ensemble et gouverner ensemble. Et s’ils sont honnêtes avec eux-mêmes, ils savent qui, parmi eux, est le plus mature, patient, tolérant, fédérateur, et capable d’unir la Nation sans mesquineries ethniques ou régionalistes. S’ils préfèrent être capitaines de navires naufragés, que seconds sur un vaisseau victorieux, en quoi sont-ils meilleurs et plus éclairés que nos dirigeants décriés ?

« Les volontés précaires se traduisent par des discours, les volontés fortes par des actes » (Gustave Le Bon).


[1] Njoh-Mouelle Ebénézer, «  L’utilité de la pensée dans le devenir des sociétés » in  La philosophie est-elle inutile ? Yaoundé, Editions CLE, 2003,  p.90.