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RTBF, 30 juil. 2025 5 ans après la mort suspecte de Kizito Mihigo, la mémoire du chanteur rwandais célébrée à Liège Le 15 février 2020, Kizito Mihigo, un chanteur populaire rwandais, était arrêté au Rwanda alors qu’il tentait de fuir le pays pour rejoindre la Belgique. Il sera retrouvé mort dans sa cellule, deux jours plus tard. Un suicide, officiellement. Mais la thèse peine à convaincre. Kizito Mihigo était un fervent catholique qui ne se serait jamais donné la mort volontairement, plaide-t-on dans son entourage. Victime du génocide, il prônait la réconciliation entre Tutsis et Hutus. Selon sa fiancée, aujourd’hui réfugiée en Belgique, c’est ce discours fraternel et indirectement critique du président Paul Kagame, qui aurait coûté la vie au chanteur.
Ils étaient quelques dizaines à s’être rassemblés, ce samedi 26 juillet, au Palais des Congrès de Liège, pour honorer la mémoire de Kizito Mihigo. Un événement organisé par la fiancée du défunt, Delphine Uwituze, au nom de la Fondation Kizito Mihigo pour la Paix (KMP). "C’est Kizito qui a créé cette fondation en 2010 pour partager son message de paix et de réconciliation, raconte Delphine Uwituze. Mais après une première incarcération en 2014, sa fondation a été interdite au Rwanda. Il a alors décidé de l’implanter à l’étranger. Et c’est en tentant de fuir vers la Belgique, un pays qu’il connaissait bien pour y avoir étudié, qu’il a été arrêté et tué." Kizito Muhigo était une célébrité au Rwanda où on le connaissait pour ses chants religieux inspirés de sa foi catholique. Son talent a été récompensé à plusieurs reprises par les autorités. Il a été invité à se produire à l’occasion des commémorations du génocide et il a même participé à l’élaboration du nouvel hymne national. Mais certaines de ses paroles ont fini par braquer le pouvoir à Kigali. "Le génocide a fait de moi un orphelin. Mais ça n’a pas retiré mon empathie pour les autres." (Kizito Mihigo, chanteur rwandais) En 2014, il est arrêté une première fois par le régime pour une chanson qui évoquait les souffrances du peuple rwandais, au-delà des divisions ethniques. "Le génocide a fait de moi un orphelin, chantait ainsi l’artiste issu de la minorité tutsi, décimée par des extrémistes hutus en 1994. Mais ça n’a pas retiré mon empathie pour les autres. Leurs vies aussi ont été brutalement enlevées. Mais sans être qualifiées de génocide." Une évocation des violences, qui ont ciblé la majorité Hutu, en représailles au génocide, et qui n’ont jamais été reconnues par les nouvelles autorités du pays. Il n’en fallait pas plus pour que Kizito Mihigo soit arrêté et condamné à 10 ans de prison. Il sera finalement libéré par une grâce présidentielle en 2018… après avoir été forcé de signer une lettre de demande de pardon. "Kizito ne faisait pas de politique, explique sa fiancée, Delphine Uwituze. Il voulait simplement utiliser son art pour appeler à la paix et à la réconciliation et pour manifester sa compassion à l’égard de toutes les victimes au Rwanda. Il a aussi composé des chansons qui évoquaient les souffrances des Congolais qui subissent eux aussi la guerre. Il était animé par ses valeurs chrétiennes. Son message était : "Nous sommes tous les mêmes devant Dieu "." "Je sais qu’il ne s’est pas suicidé. Il a été tué, ça ne fait aucun doute." (Delphine Uwituze, fiancée de Kizito Mihigo) Après la mort de Kizito, sa fiancée a commencé à subir des pressions pour qu’elle adhère à la version officielle du suicide du chanteur. "Je sais qu’il ne s’est pas suicidé, affirme Delphine Uwituze. Je lui ai rendu visite en cellule, la veille de sa mort, et il allait bien. Il a été tué, ça ne fait aucun doute. Comme j’ai refusé d’accréditer la thèse du suicide, je suis devenue une témoin gênante. J’ai subi des pressions et j’ai fini par fuir le pays en direction du Kenya avec l’aide de l’ambassade du Royaume-Uni au Rwanda et de Human Rights Watch." Pendant son séjour à Nairobi, la jeune femme a vécu discrètement dans l’attente d’un visa pour rejoindre un pays sûr. Elle affirme avoir été régulièrement menacée par des agents du renseignement rwandais. "Ça a continué quand je suis arrivée en Belgique, poursuit-elle. Un jour, à Bruxelles, alors que j’avais organisé une messe en mémoire de Kizito, un homme m’a menacée de s’en prendre à ma famille si je poursuivais les activités de la Fondation." Un message de réconciliation Malgré les menaces et les pressions provenant du régime rwandais, Delphine a décidé de poursuivre l’œuvre de son fiancé. C’est désormais depuis la Belgique, qu’elle coordonne la Fondation KMP, en proposant régulièrement des dialogues et des concerts qui visent à rassembler la communauté rwandaise en exil. La Fondation dispose d’autres antennes dans plusieurs pays européens où des activités similaires sont organisées. "Le pouvoir à Kigali a fait disparaître les références éthiques après le génocide, explique Delphine Uwituze. Mais il n’y a pas eu de réelle réconciliation entre les communautés Hutu et Tutsi. C’est un mensonge. Pour qu’il y ait réconciliation, tout le monde doit pouvoir pleurer ses morts. Tout le monde doit avoir une place. C’était ça le message de Kizito." Par Benoît Feyt
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