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RTBF|La Première, 06 sept. 2025 Les Belges du bout du monde Gioia Kayaga, poétesse et slameuse : "J’essaie que ma révolte soit toujours portée par la joie, au Burundi comme ailleurs" Chaque semaine, l’émission "Les Belges du bout du monde" nous emmène à la rencontre de celles et ceux qui ont tout quitté pour vivre ailleurs, et de ces étrangers qui ont choisi la Belgique comme nouvelle terre d’accueil. Cette fois-ci, Adrien Joveneau nous emmène au Burundi, pays des mille collines, en compagnie de deux femmes inspirantes : Gioia Kayaga, poétesse, slameuse et autrice, et Juliette Nijimbere, éducatrice et militante associative. Deux générations, deux parcours, un même fil rouge : le lien entre la Belgique et le Burundi, tissé d’histoires, de convictions et de poésie.
De Bruxelles à Bujumbura, le choix de l’exil Née en Belgique d’un père italo-belge et d’une mère belgo-burundaise, Gioia Kayaga a grandi dans un environnement métissé où les mots et les cultures se répondaient. Lauréate du prix Paroles urbaines en 2013, elle s’est fait connaître par son slam, ses albums et ses ateliers. Sa carrière a pris un tournant lorsqu’elle a ouvert le Sommet de la Francophonie en 2016, en direct sur TV5, devant des chefs d’État comme François Hollande ou Justin Trudeau. "J’ai réalisé après coup que cet instant avait changé ma trajectoire, raconte-t-elle. Des milliers de personnes m’ont découverte, surtout en Afrique, et tout s’est accéléré". En 2020, la pandémie l’empêche de continuer ses ateliers et interventions en Belgique. C’est le signal qu’elle attendait : Gioia s’installe avec sa famille au Burundi, pays de son grand-père. "Je me suis dit : si ce n’est pas maintenant, ce ne sera jamais".
La Kibira, source d’inspiration et de vie À Bujumbura, Gioia enseigne l’espagnol à l’école belge, prépare un nouvel album et développe le collectif Kioka, qui mêle création artistique, artisanat local et préservation de la forêt sacrée de la Kibira. Elle raconte comment la Kibira est territoire unique et longtemps sacré du Burundi. Située sur les hauteurs, cette réserve est considérée par beaucoup comme "un autre pays" tant elle est chargée de croyances, de sources sacrées et de rites ancestraux. Avec son collectif Kioka, Gioia y mène des projets mêlant art, écologie et mémoire : inventaire des lieux rituels, transmission des récits oraux, valorisation de l’artisanat local. Elle raconte ainsi la source de Nyabihondo, associée aux mariages et à la fertilité. Elle raconte d’ailleurs, émue, comment elle est tombée enceinte de son fils Shamba — "forêt" en kirundi — deux semaines après avoir trempé ses pieds dans une source sacrée. "C’est l’enfant de la forêt, dit-elle. Pour moi, la Kibira, c’est bien plus qu’un paysage : c’est un territoire spirituel et culturel". Juliette Nijimbere, l’élevage comme remède et comme lien À ses côtés dans l’émission, Juliette Nijimbere, arrivée en Belgique en 1993 après des études au Burundi en pédagogie et en chimie. Mariée à un doctorant, elle découvre un pays dont elle ignore les codes. "Je croyais que les Belges n’aimaient pas les étrangers, parce que personne ne me répondait quand je disais bonjour", sourit-elle aujourd’hui. Très vite, elle s’investit dans la vie associative et cofonde Ibirézi, une ASBL d’accueil et de citoyenneté. Elle reste aussi profondément attachée à son village natal, Mugomera, où elle a lancé un projet d’agriculture durable : l’achat et le partage de vaches pour produire fumier, lait et solidarité. "Avec un peu de moyens, on recrée ce que nos ancêtres savaient déjà", explique-t-elle. Entre transmission et résistance Entre Gioia et Juliette, l’admiration est mutuelle. Depuis plus de dix ans, elles se considèrent comme mère et fille de cœur. "C’est le genre de femme qui m’inspire, dit Gioia. Toujours debout, toujours engagée". Juliette, de son côté, salue la créativité et la force de la poétesse. Sur scène comme dans la vie, Gioia fait de la parole une arme douce mais puissante. Elle slame sur la liberté de circuler, met en musique ses poèmes aux côtés de la chanteuse Nicole Irakose, ou encore prête sa plume aux jeunes du Kivu avec le collectif Soaki, qui donne une voix aux artistes fragilisés par la guerre. Elle organise aussi des ateliers d’écriture et de slam pour les enfants et les étudiants, convaincue que chacun peut trouver sa force dans la poésie. En filigrane, une conviction forte : la culture n’est pas un luxe, mais un outil de résistance, de transmission et de dignité. Et si ses textes portent souvent une part de révolte, elle revendique une énergie tournée vers la lumière : "J’essaye que ma révolte soit toujours portée par la joie" Un Burundi au présent Loin des clichés, Gioia Kayaga et Juliette Nijimbere racontent leur pays comme il est : des forêts sacrées de la Kibira aux projets agricoles de Mugomera, des ateliers slam aux plages du Tanganyika. Un Burundi où s’entrelacent luttes, héritages et espoirs. Par Céline Dejoie Pour écouter ce contenu
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