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La Libre Afrique, 5 décembre 2025 RDC : Accord de Washington, Kagame et Trump ont le sourire, Tshisekedi boude Vingt-quatre heures après la signature, dans le Donald Trump United States Institute of Peace, des accords de Washington entre les présidents rwandais Paul Kagame et congolais Félix Tshisekedi, sous la dictée de leur homologue américain Donal Trump, Bob Kabamba, politologue à l’université de Liège tire les grands enseignements de ce texte.
Peut-on espérer la paix entre le Rwanda et la RDC suite à l’accord signé ce jeudi à Washington ? “La réponse est très claire : non ! Avant la signature de ce jeudi, il y avait déjà eu la mise en place de toute une série de mécanismes entre les deux pays, notamment sur la question liée au désarmement des FDLR (Héritiers des génocidaires Hutus rwandais installés au Congo depuis 1994, NdlR) et parallèlement sur ce qu’on appelle le désengagement des forces défensives du Rwanda. Sur le terrain, ça n’a rien donné. Il n’y a pas eu la moindre mise en œuvre de cet accord signé en juin. Ce jeudi, on a fait de belles photos à Washington mais on n’a pas fait avancer la paix sur le terrain”. La paix sur le terrain, dans le conflit entre Kinshasa et les rebelles de l’AFC/M23, dépendrait totalement des négociations toujours en cours à Doha ? “Oui. Mais ici aussi, ce qui a été signé n’a pas d’impact sur le terrain. À Doha, l’un des premiers points concernait le cessez-le-feu mais on voit que les combats se poursuivent, aussi bien dans le Sud-Kivu que dans le Nord-Kivu. Je ne vois pas comment ce qui a été signé à Washington va apporter une plus-value à la paix.” Y a-t-il un impact du texte signé à Washington sur l’AFC/M23 ? “Aucun. Les combats ont repris. La rébellion tente d’inverser le rapport de force en gagnant rapidement du terrain. S’il y a un changement dans ce rapport de force, celui qui progresse sur le terrain pourra avoir l’ascendant sur les futures négociations. Ces discussions ne devraient d’ailleurs plus se poursuivre au Qatar mais au Togo, sous la baguette du président Faure Gnassingbé, désigné par l’Union africaine pour diriger cette négociation. Il ne faut pas perdre de vue le rôle du Burundi dans cette crise. Bujumbura a déployé des milliers d’hommes en RDC, notamment au Sud-Kivu, a proximité de la ville d’Uvira, qui est à sa frontière, mais aussi, plus vers le centre, à Walikale, Mwenga ou Shabunda”. Quel est l’intérêt de Bujumbura ? “Premièrement, l’est du Congo est, depuis de longues années, le bastion des rébellions opposées au pouvoir en place au Burundi. En se mobilisant sur le front d’Uvira, le pouvoir burundais veut empêcher ces différents groupes qui lui sont hostiles de s’unir pour tenter de le renverser. Le tout dans un contexte de crise multiforme qui rend ce pouvoir particulièrement fragile sur la scène intérieure. Deuxièmement, il y a des axes qui se dessinent dans cette région d’Afrique. Le Burundi se sentait isolé au sein de l’East African Community (EAC), notamment face au Rwanda. L’arrivée de la RDC dans cette institution, en 2022, a changé les équilibres. Kinshasa a fait de Bujumbura son allié, ce qui a permis au Burundi de pouvoir exister sur le plan régional, de peser sur certaines discussions”. Quel est l’intérêt des États-Unis dans l’accord signé à Washington ? “Trump peut cocher un nouvel accord de paix dans la perspective de son prix Nobel qu’il réclame toujours. Les États-Unis démontrent aussi qu’ils s’impliquent dans les tentatives de résolution des conflits mondiaux. Par ailleurs, il faut bien se rendre compte que le Congo, c’est un terrain très important pour la Chine qui détient 80 % de la production minière du pays, un atout énorme dans la course à la révolution énergétique. Pour les Américains, mettre un pied en RDC, c’est concurrencer cette mainmise. Enfin, Washington a déjà un partenariat avec Kigali, avec cet accord, il l’élargit, peut-être considérablement”. Qu’est-ce que gagne Kigali dans cette négociation ? “Kigali gagne beaucoup de choses. Premièrement, le fait d’avoir une zone tampon à sa frontière occidentale, ce qui permet de gérer la question liée aux FDLR ? Je souligne encore une fois, les FDLR ce n’est pas uniquement la question des forces militaires, mais c’est aussi l’idéologie que craint Kigali. Une idéologie génocidaire, anti-tutsi, qui est une espèce de cancer que le gouvernement de Kigali craint vraiment. Cette zone tampon, occupée par l’AFC/M23, est aussi une zone essentielle pour l’économie rwandaise. Beaucoup de produits, beaucoup de minerais, viennent du Congo, passent par le Rwanda, avant de se retrouver sur les marchés internationaux. Prenons l’exemple de l’or. Quand on regarde la balance commerciale du Rwanda, on voit que l’or prend une place importante. Cet or provient essentiellement du Congo, il n’est pas produit au Rwanda.” Que gagne Kinshasa dans cet accord ? “Du temps. Nous sommes bientôt en 2026, nous savons qu’il y aura des élections en 2028, et au fur et à mesure que la guerre continue, le pouvoir de Kinshasa est fragilisé. Cet accord permet de stabiliser un peu la situation pour Kinshasa. Il permet au pouvoir de rester en place et tant que le coffre-fort du Congo, c’est-à-dire le Katanga, n’est pas touché, Kinshasa n’est pas en difficulté”. Hubert Leclercq
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