|
@rib News, 29/04/2026 [NdlR : ARIB.INFO publie l’intégralité du Rapport Whitaker] Le Rapport Whitaker : Un levier de consensus pour la qualification du génocide de 1972 au Burundi ? La question de savoir si la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) du Burundi possède les prérogatives pour qualifier les massacres de 1972 de génocide fait l'objet de vifs débats, opposant une démarche de vérité historique à des arguments juridiques et politiques. Des opposants politiques et certains juristes soutiennent que la CVR n'a pas le droit de qualifier des crimes de génocide, arguant que cela relève de la compétence exclusive d'une juridiction judiciaire internationale, et non d'une commission non judiciaire nationale.
Les opposants à cette qualification par la CVR s'appuient sur le droit international. Selon eux, le génocide est une qualification juridique criminelle stricte. Seul un tribunal (national ou international) aurait la légitimité pour prononcer un tel verdict après un procès contradictoire respectant les droits de la défense. Une commission de vérité, par nature administrative et mémorielle, ne pourrait donc pas se substituer à un juge. La CVR et ses partisans s'appuient sur le travail d'enquête et les preuves matérielles (fosses communes, témoignages). Ils invoquent souvent le Rapport Whitaker de 1985. Bien que ce rapport n'ait pas de force juridique contraignante (c'est une étude d'expert pour l'ONU), il sert de caution morale et historique pour affirmer que les critères de la Convention de 1948 sur le génocide sont remplis. En effet, la Sous-commission de la lutte contre les mesures discriminatoires et de la protection des minorités de l'ONU a adopté le Rapport Whitaker (1985). Officiellement intitulé « Rapport révisé et mis à jour sur la question de la prévention et de la répression du crime de génocide », ce document inclut « le massacre des Hutus par les Tutsis au Burundi en 1965 et en 1972 » dans une liste des génocides du XXe siècle. On peut y lire, Paragraphe 24 du Rapport Whitaker : 24. Toynbee a déclaré qu'en matière de génocide, le XXe siècle se distinguait "par le fait que ce crime est commis de sang-froid, sur un ordre donné délibérément par les détenteurs d'un pouvoir politique despotique et que ses auteurs emploient toutes les ressources de la technologie et de l'organisation actuelles pour exécuter complètement et systématiquement leurs plans meurtriers"11. L'aberration nazie n'est malheureusement pas le seul cas de génocide au XXe siècle. On peut rappeler aussi le massacre des Hereros en 1904 par les Allemands12, le massacre des Arméniens par les Ottomans en 1915-191613, le pogrom ukrainien de 1919 contre les Juifs14, le massacre des Hutus par les Tutsis au Burundi en 1965 et en 197215, le massacre au Paraguay des Indiens Aché avant 197416, le massacre auquel les Khmers rouges se sont livrés au Kampuchea entre 1975 et 197817, et actuellement le massacre des Baha'is par les Iraniens18. L'apartheid est traité séparément plus loin, aux paragraphes 43 à 46. Plusieurs autres exemples peuvent être évoqués . Il pourrait sembler pédant d'arguer que certains horribles massacres de masse ne constituent pas, d'un point de vue proprement juridique, un génocide mais en donnant du génocide une définition trop vague on risque d'aller à l'encontre du but recherché et de dévaluer ce mot. 15Le gouvernement minoritaire des Tutsis a d'abord liquidé les dirigeants hutus en 1965, puis massacré entre 100 000 et 300 000 Hutus en 1972. Voir René Lemarchand, Selective Genocide in Burundi (Londres, Minority Rights Group , 1974) et Leo Kuper, The Pity of it All (Londres, Duckworth, 1977). Le recours au Rapport Whitaker pourrait ainsi servir de compromis pour mettre d'accord les deux camps antagonistes sur cette qualification. En s'appuyant sur un document validé par une instance d'experts de l'ONU, les Burundais ne se contenteraient plus d'une décision nationale mais s'inscriraient dans une légitimité internationale préexistante. Pour les critiques, ce Rapport offre une base d'expertise historique reconnue, permettant de reconnaître la nature des crimes commis sans que cela ne soit perçu comme une simple manœuvre politique locale, offrant ainsi une voie de sortie par le haut à l'impasse juridique. Par KJC Lire l’intégralité du Rapport Whitaker
Benjamin Whitaker (1934–2014) était un juriste, homme politique et défenseur des droits de l'homme britannique de premier plan. Son parcours se distingue par son engagement constant pour la protection des minorités et la reconnaissance des crimes de masse : Carrière politique et juridique : Diplômé d'Oxford, il a d'abord exercé comme avocat (barrister) avant d'être élu député du Parti travailliste au Parlement britannique (Hampstead) de 1966 à 1970. Il a également servi comme ministre junior pour le développement outre-mer. Engagement humanitaire : Il a dirigé pendant de nombreuses années le Minority Rights Group International (MRG), une ONG spécialisée dans la protection des droits des minorités à travers le monde. Rôle à l'ONU : En tant que membre et rapporteur spécial de la Sous-commission de l'ONU pour la lutte contre les mesures discriminatoires et la protection des minorités, il a rédigé en 1985 le célèbre Rapport Whitaker. Contributeur au droit international : Son rapport est historique pour avoir réintroduit la mention du génocide arménien de 1915, qui avait été précédemment écartée sous pression politique, et pour avoir listé plusieurs autres massacres du XXe siècle, dont ceux des Hutus par les Tutsis au Burundi en 1965 et en 1972, comme répondant aux critères de génocide. Benjamin Whitaker est aujourd'hui considéré comme l'un des pionniers de la justice transitionnelle et un acteur clé dans l'évolution de la définition juridique du génocide. |