Des Burundaises victimes d’un trafic d’êtres humains en Arabie saoudite
Droits de l'Homme

Afrique XXI23 juin 2025

Entre le Burundi et l’Arabie saoudite, des travailleuses victimes d’un trafic d’êtres humains

Enquête · En quelques années, au moins 17 000 Burundais ont officiellement pris la route de Riyad à la recherche d’une vie meilleure. Alors que le Burundi et l’Arabie saoudite ont signé en 2021 un accord censé encadrer cette émigration, un véritable trafic de travailleuses, souvent privées de tous leurs droits sur place, s’est organisé, pour le bénéfice d’intermédiaires peu scrupuleux et avec la bienveillance de l’État burundais et de quelques-uns de ses apparatchiks.

Février 2025, Cibitoke, au nord-ouest du Burundi. C’est dans cette ville de province aux rues de terre ocre, détrempées par de nombreuses pluies, que Gabriel Nzosaba* a pris le temps de raconter l’histoire de sa sœur. Saidata* avait rejoint un an plus tôt l’Arabie saoudite, où l’attendait un emploi de domestique. Elle n’a plus jamais revu Cibitoke. Quatre mois après son arrivée, elle est décédée dans des circonstances non encore élucidées. Elle avait 24 ans. Son frère affirme qu’elle communiquait régulièrement avec sa famille à travers différentes messageries privées. En février 2024, en arrivant sur place, elle a envoyé un message en kirundi : « Mie huyu » (« Je suis ici »). Selon son frère, les échanges se sont brutalement interrompus après le 8 juin 2024.

Plusieurs témoignages concordants ont permis à la famille de reconstituer une partie du parcours de la jeune femme : Saidata avait quitté son employeur avec qui elle ne s’entendait plus, avant d’être récupérée par des dalalas. Ce terme d’argot swahili, répandu chez les domestiques kényanes, désigne « des intermédiaires peu recommandables », selon une enquête du média français France 241. Les dalalas promettent aux travailleuses étrangères de leur trouver un autre employeur mais elles finissent souvent par exploiter des jeunes femmes en situation de fragilité. Selon nos informations, Saidata a ensuite vécu dans une maison à Riyad avec d’autres femmes. Ces maisons de passage sont également nommées « offices ». C’est là qu’elle est tombée malade.

La famille de Saidata apprend son décès sur les réseaux sociaux. Selon elle, Joël Ndayisenga, le deuxième conseiller de l’ambassade du Burundi en Arabie saoudite, l’a redirigée vers le ministère des Affaires étrangères burundais, ce que nie l’intéressé. Selon le frère de Saidata, le rapatriement du corps aurait coûter 17 millions de francs burundais (BIF, environ 5 000 euros). Une somme dont l’entourage de la jeune femme ne dispose pas. Le père de Saidata affirme que le ministre, Albert Shingiro, l’a finalement convaincu d’inhumer sa fille en Arabie saoudite avec le concours de Burundais vivant sur place. La famille ajoute qu’elle a demandé à Joël Ndayisenga de lui envoyer les photos de l’enterrement (voir encadré pour le contradictoire). En vain. Seule consolation, les parents ont pu récupérer ses effets personnels.

Un premier rapport alarmant des États-Unis

Le cas de Saidata est loin d’être isolé. Pendant plusieurs mois, des journalistes burundais et étrangers de la plateforme d’investigation Ukweli Coalition Media Hub, spécialisée sur la région des Grands Lacs, en partenariat avec Afrique XXI et Africa Uncensored, ont enquêté sur cette filière d’exportation de main-d’œuvre en Arabie saoudite.

Au Burundi, selon le journal Jimbere, 65 % des jeunes n’occupent aucun emploi formel2. Avec un revenu moyen d’environ 17 euros par mois, le pays est l’un des plus pauvres au monde. Dans ces conditions, l’eldorado saoudien fait figure de paradis. Mais les abus et les violences décrits par la douzaine de témoins qui ont accepté de se confier donnent plutôt l’image d’un enfer sur terre. Les ramifications de ce trafic, organisé par Bujumbura sous couvert d’un contrat bilatéral signé avec Riyad, remontent à des hommes burundais puissants qui ont engrangé de substantiels bénéfices sans jamais être inquiétés, malgré leurs manquements aux règlements nationaux et les violations flagrantes des droits humains. État, agences de recrutement au Burundi et en Arabie saoudite, intermédiaires véreux… Tous s’enrichissent sur le dos de ces travailleuses précaires.

Déjà en 2023, la situation des travailleuses burundaises émigrées, le comportement des agences de recrutement et l’incapacité de l’État à protéger ses ressortissantes avaient été épinglés dans un rapport3 du gouvernement états-unien sur la traite des personnes. « Les observateurs ont noté l’incapacité du gouvernement à garantir que les sociétés de recrutement de main-d’œuvre ne se livraient pas à la traite », est-il écrit dans ce document.

Un député intermédiaire impliqué dans des violences

Selon ce même document, le gouvernement a indiqué que 676 femmes burundaises employées en Arabie saoudite et au Koweït comme travailleuses domestiques, dont certaines victimes de traite, ont reçu un soutien consulaire, des services juridiques et une aide au rapatriement entre 2020 et 2022. Or « les organisations internationales ont identifié 1 409 victimes potentielles de la traite […] parmi les travailleuses migrantes de retour de l’étranger au cours de la période considérée [2022, NDLR], contre 1 380 en 2021 ». Des centaines, sinon des milliers de travailleuses ont donc été livrées à elles-mêmes, alors que l’État et les agences ont engrangé des dizaines de millions de dollars, censées être en partie utilisés pour leur venir en aide.

Beaucoup d’entre elles ont peur de parler, comme Marie*, qui travaille actuellement à Riyad. Elle a été envoyée par l’agence Eagle Agency for Youth Employment. Cette société appartient à Jean-Baptiste Nzigamasabo, alias Gihahe, un député du parti au pouvoir, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces de défense de la démocratie (CNDD-FDD), qui vient de remporter 100 % des sièges à l’Assemblée nationale à l’issue des élections législatives communales du 5 juin.

Le 20 février 2021, dans son rapport hebdomadaire n° 2714, l’organisation SOS Torture Burundi avait mis en cause le garde du corps de ce député dans l’assassinat, le 14 février 2021, de trois enseignants, sur fond de rivalités politiques, à Kabanga, dans le nord du pays. Baptiste Nzigamasabo avait déjà été cité par Human Rights Watch5 dans des violences préélectorales en 2010. Il n’a jamais été condamné. Après avoir accepté de témoigner, Marie a finalement décliné, arguant que « cela peut devenir dangereux [pour elle et ses proches] ».

Le recrutement et l’envoi de travailleuses domestiques burundaises en Arabie saoudite sont censés être encadrés par un accord signé entre les deux pays le 3 octobre 2021. Celui-ci stipule, entre autres, que « les parties doivent mettre sur pied un système de recrutement, de déploiement et de rapatriement mutuellement acceptable pour les travailleurs domestiques burundais en vue d’un emploi au Royaume d’Arabie saoudite, conformément aux lois, règles et réglementations en vigueur ». De plus, le contrat de travail doit être accepté par les autorités compétentes des deux pays et il doit être respecté par les parties contractantes (employeur, travailleur domestique, bureau de recrutement saoudien et agence de recrutement burundaise). Il est également prévu que les organismes de recrutement des deux pays et l’employeur ne facturent ni ne déduisent du salaire du travailleur domestique les coûts liés à son recrutement et à son déploiement.

Des travailleuses accusées d’être « incapables »

Une autre clause stipule que le gouvernement doit veiller au bien-être des travailleuses. L’accord prévoit que l’Arabie saoudite facilite le règlement rapide des différends liés à la violation des contrats de travail et des autres cas qui seraient déposés devant les autorités ou tribunaux saoudiens compétents. De son côté, le gouvernement burundais doit fournir des travailleurs domestiques qualifiés et « médicalement aptes », conformément aux exigences du cahier des charges du poste, et veiller à ce que les futurs travailleurs domestiques soient formés dans des instituts spécialisés et aient reçu une initiation sur les coutumes et les traditions saoudiennes. Il doit aussi s’assurer que les termes et les conditions du contrat de travail sont bien compris par le candidat. En cas de violation des clauses, le rapatriement est théoriquement à la charge du Burundi.

Dans la foulée de la signature de cet accord, de nombreuses agences de recrutement de main-d’œuvre ont vu le jour. Elles sont actuellement au nombre de vingt-sept, dont vingt-six à Bujumbura et une à Makamba, dans le Sud (celle qui appartient au député Gihahe). En février, lors de la présentation des réalisations6 du ministère des Affaires étrangères, Albert Shingiro a fait savoir que le nombre total de travailleuses burundaises en Arabie saoudite, parties avant et après l’accord, s’élevait à 17 000. Le contrat entre les deux pays était censé mieux protéger les travailleurs émigrés à 5 000 kilomètres de chez eux dans un pays aux us et coutumes radicalement éloignés. Il en est tout autrement.

Lors d’une journée portes ouvertes organisée au ministère des Affaires étrangères le 7 mai 2024, Mertus Ndikumana, président de l’Association des agences privées de recrutement du Burundi (Oraab), a indiqué qu’une centaine de travailleurs envoyés en Arabie saoudite étaient revenus, insatisfaits de leur travail7. Mais, selon une source au sein du ministère des Affaires étrangères qui a souhaité garder l’anonymat, ils seraient en fait plus de 500 à être rentrés précipitamment depuis la signature de l’accord. Selon les confidences de cette source, les agences burundaises de recrutement accusent ces travailleuses d’avoir été « incapables » de remplir leurs fonctions.

« Blessures graves » et « séquelles psychologiques »

Cette version est contredite par Eddy Manirakiza, gestionnaire des projets au sein de la Fédération nationale des associations engagées dans le domaine de l’enfance au Burundi (Fenadeb), une organisation qui s’occupe aussi de la traite d’êtres humains depuis plusieurs années. « D’octobre 2023 à janvier 2025, nous avons accueilli 66 présumées victimes de la traite des personnes, explique-t-il. 37 sont des filles qui sont revenues d’Arabie saoudite, 8 d’Oman, 3 du Koweït et 3 du Kenya. » Selon Eddy Manirakiza, « parmi les 66 cas identifiés, tous ont été confrontés à plusieurs des formes de violences qui caractérisent la traite d’êtres humains, à savoir l’utilisation de la force, la coercition, l’intimidation ou les menaces ». Il souligne que « certaines ont subi des blessures graves, tandis que d’autres portent les séquelles psychologiques de leur expérience ».

Amina*, une femme d’une quarantaine d’années, est rentrée en novembre 2024 d’Arabie saoudite en raison de problèmes de santé. Elle souffre aujourd’hui des suites d’un choc à la colonne vertébrale, conséquence des violences physiques infligées par son employeur. « Ma patronne était extrêmement cruelle. Elle trouvait toujours des prétextes pour me frapper. Je regrette d’avoir pris la décision de partir sans avoir demandé des conseils au préalable », confie-t-elle.

Eddy Manirakiza ajoute que les agences de recrutement au Burundi ne réalisent aucun suivi des femmes qu’elles ont envoyées à l’étranger, y compris quand celles-ci sont de retour. De plus, ces femmes, qui dans leur très grande majorité « vivent dans des conditions de précarité extrême au Burundi », n’osent pas porter plainte, car elles ignorent bien souvent les termes de leur contrat avec leur employeur, avant tout séduites par la perspective d’améliorer leur situation et celle de leur famille. Pour Mertus Ndikumana, le président de l’Association des agences de recrutement cité plus haut, ces sociétés respecteraient la loi : « Si une femme a un problème, il est du devoir de l’agence qui l’a envoyée de l’assister. »

Un ex-responsable des milices Imbonerakure devenu recruteur

Un employé d’une agence qui a accepté de témoigner sous le couvert de l’anonymat propose une autre version. Nous l’appellerons Pascal. Dans les faits, explique-t-il, « on oblige parfois la travailleuse à payer elle-même le ticket de retour ». Et de poursuivre : « Si elle en est incapable, l’agence qui l’a recrutée ou l’ambassade du Burundi en Arabie saoudite paie le billet. Mais, dans ce cas, c’est un long processus, et les filles peuvent passer des mois sans assistance. » Une autre salariée d’agence justifie que « lorsqu’une travailleuse veut rentrer avant deux ou trois mois à cause de son incapacité [sic] à faire son travail, c’est une grande perte pour l’agence, qui rembourse à l’agence saoudienne partenaire plus de 1 800 dollars ». Elle ajoute : « Il arrive que la travailleuse migrante soit emprisonnée jusqu’à ce qu’elle paie le billet d’avion. »

Âgée de 28 ans, Bahati* est originaire d’une province du nord du pays. En 2023, une femme est venue de Bujumbura jusque dans sa commune pour recruter « des filles » qui ont des passeports et qui désirent partir travailler dans les pays arabes. Cette intermédiaire la met alors en contact avec la Société de formation professionnelle et de placement de la main-d’œuvre (SFPPM). D’après la liste officielle des agences de recrutement agréées par l’État et selon des informations recoupées sur place par Ukweli, cette entreprise basée à Bujumbura appartient à Paul Ndimubandi, l’ancien secrétaire général de la Ligue des jeunes du parti au pouvoir. Également appelée Imbonerakure, cette organisation est régulièrement accusée d’être une milice utilisée à des fins de répression politique8. Contactée, la SFPPM n’a pas donné suite.

Le 15 mai 2023, après une formation sommaire sur le travail de ménage, Bahati s’envole pour l’Arabie saoudite depuis l’aéroport Melchior Ndadaye. Dès le lendemain matin, elle prend son poste sous les ordres de sa nouvelle patronne, qui a pris soin de lui confisquer son passeport. Deux mois après son embauche, Bahati tombe malade, et c’est le début de son calvaire. Alors qu’elle effectue des travaux domestiques, elle est prise de vertiges, tombe par terre et perd la vue. Sa patronne essaie de la faire soigner avant de la ramener à l’office, une maison de liaison dans laquelle les travailleuses immigrées sont rassemblées à leur arrivée ou en attente de leur rapatriement. « J’ai passé sept longs mois enfermée, malade et mal nourrie. Durant tout ce temps, je n’ai pas été soignée », raconte Bahati. Un long combat pour son retour au Burundi commence. Selon elle, Jacques Ya’coub Nahayo, l’ambassadeur du Burundi en Arabie saoudite, aurait même appelé Paul Ndimubandi, le patron de la SFPPM. Celui-ci se serait déplacé sur place… Le 12 janvier 2024, Bahati atterrit finalement à Bujumbura. Paul Ndimubandi n’a pas répondu à nos sollicitations, quand Jacques Ya’coub Nahayo nous a renvoyé vers le ministère des Affaires étrangères (voir encadré ci-contre).

« Une Kényane s’est suicidée à cause du désespoir »

Plusieurs autres jeunes femmes ont raconté des conditions de vie extrêmement dures dans ces offices. L’une d’elles se souvient, encore choquée :

« Le matin, on nous donnait du pain et du thé. Le soir, on nous amenait du riz et des choux à cuire. Mais il arrivait de passer deux ou trois jours sans approvisionnement, et donc sans manger. Parfois, on tapait fortement sur la porte pour qu’on nous amène à manger. Une Kényane9 s’est même suicidée à cause du désespoir. »

Une fois rentrée, Bahati